Je souhaite ici expliquer pourquoi le passage de l’écologie scientifique à la décroissance  me paraît naturel même si très peu d’écologues ni d’écologistes osent franchir ce pas. Une interview du psychiatre et aventurier Bertrand Piccard  illustre à merveille un certain illogisme de ceux qui comprennent que la croissance infinie est impossible mais s’effrayent à l’idée même d’une « décroissance ». À la question du journaliste Jacques-Olivier Martin (Le Figaro du 12 décembre 2020) « Défendez-vous un monde en décroissance ?», Piccard répond : « Nous voyons avec la crise du Covid que la décroissance nous conduirait tout droit vers la pauvreté […] C’est tout simplement effroyable. Je suis contre la décroissance économique mais pour la décroissance de l’inefficacité, du gaspillage et contre le mythe d’une croissance infinie qui nous mènerait au désastre environnemental. » Pour moi c’est manier la langue de bois car rien ne sera possible si nous ne diminuons pas la consommation de toutes les ressources de la planète.

Si vous êtes convaincu que l’augmentation continuelle de la consommation est inéluctable, que l’homme n’est en rien responsable du changement climatique, qu’éoliennes et voitures électriques sauveront le monde et que, finalement, tout est la faute de la Chine, alors vous risquez de bouder ce site…Vous auriez tort ! Si vous êtes prêts à faire table rase des tabous en acceptant de discuter des avantages et des limites du nucléaire, des énergies renouvelables, à vous rendre compte que notre surconsommation en partie inutile épuise les réserves de la planète, alors vous apprécierez cette mise en cause de la pensée unique affirmant que la science solutionnera tout. Et c’est un scientifique qui vous le dit.  Je souhaite vous convaincre qu’il faut agir sans attendre des signes venus d’ailleurs ou d’autrui. Ce n’est pas facile. La Terre comptera prochainement neuf milliards d’humains qu’elle devra et qu’elle pourra nourrir. Notre planète n’en sortira pas indemne mais il est de notre responsabilité que les générations futures puissent vivre sainement et agréablement. Une seule condition : remettre en cause la sacro-sainte société de consommation.

Comme le rappelle l’économiste et contributeur historique à la décroissance, Serge Latouche, il s’agit d’un projet sociétal qui implique de sortir d’un paradigme, pour en inventer un autre. Pour passer d’une société de croissance, à une société d’après croissance, il faut évidemment une politique de transition. Cette dernière implique une rupture avec le système. Nous vivons dans une société dominée par les 2 000 grandes firmes transnationales. Nous devons créer un programme politique, à partir de mesures, afin de s’acheminer vers cette rupture. Le principal message porté par la décroissance, c’est que cette illimitation sur la production de biens, de déchets, signifie la destruction de l’environnement. Cela va bien au-delà de l’économie. La modernité est aussi une illimitation éthique. J’ai écrit à ce sujet L’ère des limites. Par-delà les mesures économiques et écologiques, il y a une philosophie et une éthique basées sur le sens des limites et de la mesure.

Cela se rapproche finalement des sagesses millénaires, qu’elles soient africaines, indiennes, chinoises, etc. Sous des formes différentes, elles s’efforçaient d’inculquer le sens des limites. Les Grecs le faisaient à travers le théâtre. Il s’agissait d’apprendre à se méfier de la démesure, l’hubris, c’est-à-dire la recherche illimitée du pouvoir et de l’argent. Après une parenthèse de 300 ou 400 ans – s’il y a des historiens du futur, ils parleront ainsi de la modernité – nous renouerons avec une sagesse ancestrale, d’Epicure, Diogène, ou Sénèque.